L'accord qui fait fuir les Français en Suisse
Bilan.ch
30 Juillet 2013
La convention fiscale sur les
successions signée récemment entre France et Suisse effraie déjà. Elus et
avocats fiscalistes notent les signes avant-coureurs d'une vague d'exils des
futurs héritiers.
Successions
«Un impôt exagéré tue la base sur
laquelle il est bâti», notait l'économiste Jean-Baptiste Say au début du XIXe
siècle. La France pourrait bien vérifier cette théorie une fois encore dans les
mois à venir. En cause cette fois-ci: la convention sur les successions signée
au début du mois de juillet par Eveline Widmer-Schlumpf et Pierre Moscovici.
Selon la députée Claudine Schmid
(UMP), représentante des Français de Suisse et du Liechtenstein, de nombreux
héritiers potentiels domiciliés en France, sont sur le point de quitter
l'Hexagone pour s'installer en Suisse: «Je suis sans arrêt interpellée sur
cette question lorsque j'assure des permanences», assure à l'AFP l'élue, qui se
déclare hostile à cette convention, «mauvaise pour tout le monde».
Des exilés plus jeunes
Claudine Schmid pointe un risque
déjà évoqué par l'avocate
fiscaliste Manon Sieraczek-Laporte dès le lendemain de cette
signature: la taxation selon le lieu de résidence de l'héritier et non plus
selon le lieu de résidence du défunt risque de susciter de nouvelles vocations
d'exil.
«Ce qui pourrait peut-être se
produire, c'est que les héritiers se délocalisent aussi en Suisse, afin
d'échapper à l'impôt français. On pourrait donc avoir un effet pervers de cet
accord avec de nouveaux départs. Et là, ce pourrait être des gens plus jeunes
et donc des départs plus préjudiciables encore à l'économie française»,
craignait-elle le 12 juillet.
Les exemples se multiplient
Or, deux semaines plus tard,
Claudine Schmid semble accréditer cette théorie: rien que dans son entourage,
elle évoque deux cas au moins de résidents en France, futurs héritiers de
personnes vivant en Suisse, ayant décidé de migrer vers la Suisse.
«Un sexagénaire français, habitant
Paris, a décidé de rejoindre ses parents et sa sœur habitant depuis longtemps
en Suisse dans le canton des Grisons», indique-t-elle à l'AFP. Le second cas
est celui d'un ressortissant suisse, vivant en Haute-Savoie, près de Genève, et
dont les parents habitent en Suisse: «Il va déménager et rentrer en Suisse, sa
maison est en vente.»
53'000 Suisses concernés en France
voisine
Pour les héritages compris entre
16'000 et 550'000 euros (entre 21'200 et 729'400 francs), l'Etat français
prélèvera 20%; mais ce taux grimpera à 45% pour les volumes supérieurs à 1,8
million de francs. Même si certains abattements peuvent permettre de diminuer
la facture, notamment avec des donations du vivant. Mais les taux français
effraient tout de même les futurs héritiers, qui cherchent donc à s'expatrier
en Suisse, où le taux varie entre 0 et 7%.
Ce qui fait dire à Claudine Schmid
que, selon elle, la France, à l'origine de cette nouvelle convention pour
renflouer ses caisses, «s'est tiré une balle dans le pied, voire plusieurs».
Car, en plus des familles françaises
dont au moins un des membres est déjà installé en Suisse (entre 160'000 et
200'000 Français vivent sur le sol helvétique), les héritiers suisses qui
résident en France seraient aussi concernés. Soit «53'000 Suisses rien que dans
les départements de l'Ain et de la Haute-Savoie», selon Bertrand Buchs, député
PDC au Grand Conseil du canton de Genève.
Des biens déjà vendus
Les craintes de Claudine Schmid sont
corroborées par l'avocat fiscaliste suisse Philippe Kenel, qui signale, dans un
article du Tages Anzeiger, qu'il connaît plusieurs familles françaises
résidant en Suisse qui déconseillent à leurs enfants encore étudiants de
chercher un travail en France.
Même son de cloche du côté de
l'expert fiscal Philippe Mortgé, également interrogé par le Tages Anzeiger.
Il déclare recevoir des appels de Français ayant tout vendu, «voitures, actions,
œuvres d'art et même appartement sur la Côte d'Azur», et qui souhaitent
connaître les modalités d'une installation en Suisse. «Le secret bancaire est
mort, l'heure de l'exil fiscal est arrivée», résume Philippe Mortgé.
La fronde des élus suisses
Cependant, l'application de cet
accord (en 2015 au plus tôt) reste soumise à la validation par les deux
parlements. Si les Français devraient l'approuver, il n'en va pas de même en
Suisse: quelques élus ont lancé une véritable fronde contre
la convention depuis deux semaines.
«Cette convention est entièrement
défavorable à la Suisse, elle enterre le fédéralisme et l'état de droit»,
déclarait récemment Philippe Nantermod, député PLR qui a fédéré contre ce texte
une dizaine d'élus du centre, des verts et de la droite.
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