Les frontaliers mettent de la Suisse dans leur vin
Le Temps.ch
Mentalités
Vendredi 08 novembre 2013
Par Christian Lecomte
La culture politique française pousse parfois à plus de revendications. Globalement, les frontaliers s’adaptent aux mœurs helvétiques
De plus en plus nombreux à Genève –
ils étaient 68 900 à la fin juin 2013 – les frontaliers étrangers actifs
influent-ils sur le monde du travail suisse au point d’en modifier les
fonctionnements? Les entreprises sollicitées par Le Temps (Migros, Pictet,
Piaget, UBS, Philip Morris, etc.) n’ont pas donné suite à nos demandes ou
ont estimé que la question ne se posait pas dans leur établissement. Le thème,
il est vrai, est épineux au moment où le très anti-frontalier Mouvement Citoyens
genevois progresse aux élections cantonales et peut espérer voir l’un de ses
candidats être élu au Conseil d’Etat ce dimanche.
Des spécialistes de la réalité
frontalière tentent cependant de répondre à la question, en l’élargissant et en
la contextualisant. Auteur à succès de l’ouvrage Travailler et vivre en Suisse,
David Talerman, spécialiste français de l’expatriation, confie cette anecdote:
«Lorsque je travaillais en Suisse, l’un de mes collègues français a attaqué
verbalement son chef de service. Des employés suisses l’ont aussitôt pris à
part pour lui signifier qu’il ne devait pas se comporter ainsi car cela donnait
une image négative de leur service. Ce comportement m’a paru étrange car il est
coutumier en France de critiquer en public les chefs.»
France dite voisine et Suisse
romande, deux entités que l’on croit semblables du fait d’une proximité
géographique et de multiples échanges quotidiens. «L’environnement suisse peut
paraître peu dépaysant, sans risque de réel choc culturel, relève David Talerman.
Mais les rapports au travail différent. Les Suisses font confiance à leur
hiérarchie et ne contredisent pas leur supérieur. Les Français sont plus
soupçonneux et revendicatifs, d’un formalisme trop excessif, tandis qu’en
Suisse on se base sur une confiance réciproque. Un conflit équivaut à un échec,
un aveu d’impuissance, tout vaut mieux que la discorde.» Autre pays, autres
mœurs, les frontaliers qui chaque jour se rendent à Genève savent que la paix
sociale n’y est pas une simple déclaration d’intention mais un engagement
hérité de l’histoire. «La plupart des conflits en Suisse trouvent une issue
dans la négociation, le consensus est une spécificité, on n’y séquestre jamais
son patron», résume David Talerman.
Devenu consultant et animateur du
blog Travailler-en-Suisse.ch, David Talerman a pour mission de briser
l’angélisme des nouveaux postulants. «Je leur dis que les salaires sont
nettement plus élevés mais qu’ils doivent dire adieu aux 35 heures et aux RTT
[récupération du temps de travail]», indique-t-il. Le curriculum vitae fait
aussi l’objet d’un traitement spécial lors de ses interventions: «L’employeur
suisse est pragmatique, il recherche dans un CV du concret: combien de choses
vendues? Quel chiffre d’affaires? Il insiste plus sur les références
professionnelles que sur la formation. Le candidat français se targue d’être
très diplômé quand son interlocuteur attend avant tout des réalisations.»
A la tête depuis vingt ans de
Synergie, une agence genevoise de placement de personnel, Michel Bertomeu
reconnaît que la Suisse peut apporter son lot de désillusions. «Il n’y a pas de
smic et l’on peut licencier du jour au lendemain. Les nouveaux employés se
croient tout à coup riches et prennent des crédits; c’est la catastrophe quand
ils perdent brusquement leur emploi.» Les «anciens» frontaliers se sont adaptés
au mode de travail suisse et aux relations professionnelles «d’un autre genre».
Alain, un horloger-rhabilleur, raconte: «On sait qu’il faut arriver à l’heure
et trinquer en regardant dans les yeux lors des pots. En France, les meilleurs
amis sont souvent des collègues de travail. A Genève, les relations demeurent
très professionnelles. Quand je me confie un peu, j’ai l’impression de donner
quelque chose, de partager, ici cela peut être considéré comme une forme
d’égoïsme.»
Il poursuit, un brin moqueur: «En
Suisse, on ne se lâche que lors des fêtes d’entreprise, tout le monde se tape
dans le dos, mais le lendemain tout est oublié et on respecte à nouveau les
distances.» Le sociologue du travail Claudio Bolzman, qui enseigne à la Haute
Ecole de travail social de Genève, a mené une étude* sur les modes de vie
professionnelle des travailleurs frontaliers. Quatre cent quarante-deux
personnes ont été interrogées. Elles confirment qu’elles ont dû faire des efforts
pour s’intégrer. «Le type des relations qu’elles établissent avec leurs
collègues suisses varient selon les secteurs. Dans le bâtiment, elles se
limitent au monde de l’entreprise. En revanche, dans le secteur tertiaire, les
cadres et employés qualifiés ont davantage de relations avec leurs collègues en
dehors des heures de bureau», commente-t-il. L’enquête montre que près de
quatre frontaliers sur dix passent du temps en dehors du travail au moins une
fois par mois avec des collègues suisses. Concernant le taux de
syndicalisation, il avoisine les 10%. Les frontaliers sont davantage engagés
dans les secteurs où le taux de syndicalisation est plus élevé (construction,
industrie, santé) et moins dans les secteurs où le taux est faible (banques,
assurances). Ils suivent en cela les tendances observées dans le canton.
Le sociologue genevois Sandro
Cattacin estime que l’immigration génoise, turinoise et milanaise des années
1950 a amené un savoir-faire syndical en Suisse. Dans le même ordre d’idées,
l’afflux plus récent de frontaliers français a consolidé ce phénomène. «Mais
c’est davantage des travailleurs venus de la France lointaine, notamment du
Sud, qui ont montré un fort engagement, plus que la population de Rhône-Alpes,
qui recourt par exemple peu à la grève et qui croit comme en Suisse que la paix
du travail contribue à la croissance économique.»
Le frontalier à la tête des luttes
sociales? Un collaborateur suisse de Llyods (qui a annoncé le départ de 200
employés sur les sites de Genève et d’Eysins) attribue à ses collègues français
le gain d’un plan social jugé «plutôt bon». «C’est eux qui l’ont arraché»,
affirme-t-il. Ce que conteste Denise Chervet, directrice de l’Association
suisse des employés de banque: «Ce fut un âpre combat mené par quatre délégués
résidant en Suisse et soutenus activement par tous leurs collègues
indépendamment de leur lieu de résidence.» Secrétaire syndical Unia, Pascal
Crespin bat en brèche certaines contre-vérités: «Il est faux de dire que le
frontalier est plus revendicatif. Le contexte en France est différent. Quand
l’ouvrier Michelin risque de perdre son emploi, il se bat car il ne retrouvera
pas de travail; en Suisse, la crainte est moindre car les chances de rembauche
sont meilleures.»
Il poursuit: «Il est tout aussi erroné
d’affirmer que le frontalier est prêt à tout accepter, notamment des salaires
moins élevés. Le Français est peut-être plus enclin à accepter des horaires
atypiques, à part cela la culture du travail est quasiment la même.» Les
Hôpitaux universitaires de Genève – dont les personnels paramédicaux,
infirmiers en premier lieu, sont essentiellement français – ont vécu fin 2011
une grève des aides-soignants et des laborantins.
Un mouvement avant tout «suisse»,
selon Jacques Hertzschuch, le directeur des relations humaines. «La mission de
l’hôpital est fédératrice, on ne peut y opposer une population à une autre,
explique-t-il. Le patient est au centre des préoccupations, c’est une valeur
commune qui rassemble. Les infirmières sont par ailleurs conscientes de leurs
conditions de travail qui ici sont nettement meilleures qu’en France.» Alain,
le technicien horloger, conclut: «Le frontalier frondeur ou pas, le débat n’est
plus là; ce qui importe désormais est la fin de notre assurance privée qui va
réduire notre pouvoir d’achat. Toute la région sera pénalisée.»
* «Migrants au quotidien:
les frontaliers. Pratiques, représentation, identités collectives», Claudio
Bolzman et Marie Vial. Editions Seismo, 2007.
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