L’Europe de demain... c’est la Suisse !
Foreign Affairs New York
Presseurop
(traduction)
6 Septembre
2013
Si
l'Union européenne veut acquérir une légitimité auprès de ses citoyens et
continuer à jouer un rôle de premier plan dans la vie économique et politique
mondiale, la seule solution serait de se muer en une vraie fédération, fondée
sur le modèle de son tout petit voisin, la Suisse, estiment certaines
personnalités politiques éminentes réunies par le think tank de Berggruen.
Extraits. Extraits.
Nicolas Berggruen | Nathan Gardels
L'Histoire
offre peu d'exemples de fédérations politiques réussies. Lorsqu'ils ont décidé
de se fédérer, dans les années 1780, les Etats-Unis n'étaient qu'une poignée de
jeunes Etats peu peuplés, dotés d'une culture et d'une langue communes. Autant
dire qu'ils ne fournissent guère d'enseignements importants pour l'Europe
d'aujourd'hui. En revanche, l'expérience suisse en fournit davantage, notamment
en ce qui concerne la lenteur de la gestation. "Une fédération, cela
prend du temps", assure Jakob Kellenberger, ancien diplomate suisse. "Il
a fallu des siècles pour que les habitants des cantons suisses fassent
connaissance, puis une longue période de confédération avant de passer à la
fédération pleine et entière en 1848". […]
Si
la Confédération suisse a fonctionné, note-t-il, c'est parce que le pouvoir
central a respecté l'autonomie des cantons (qui n'ont jamais craint de céder
des compétences) et veillé à ne pas abuser de ses prérogatives. En outre, tous
les pouvoirs qui ne sont pas spécifiquement délégués au gouvernement fédéral
par la constitution suisse continuent à relever des cantons. Ayant déjà
derrière elle des décennies d'intégration progressive, dans un monde en mutation
accélérée, l'Europe doit évoluer vers l'union politique proprement dite sur des
années ou des décennies, et non sur des siècles, mais pour cella elle aura tout
intérêt à s'inspirer du modèle suisse. […] En d'autres termes, comme la Suisse,
l'Europe a besoin d'un pouvoir central fort mais limité, qui laisse toute
latitude à la plus grande diversité locale possible. […]
Le
peuple démocratique de chaque Etat devra décider si c'est dans son intérêt à
long terme d'adhérer à la fédération ou de rester en dehors
Même
si une Europe fédérale doit être ouverte à tous les Etats membres de l'UE, sa
marche en avant vers le fédéralisme ne devrait pas être entravée par certains
Etats qui n'y sont pas encore prêts, mais cette évolution ne doit pas non plus
être imposée d'en haut. Le peuple démocratique de chaque Etat devra décider si
c'est dans son intérêt à long terme d'adhérer à la fédération ou de rester en
dehors. Il est illusoire de croire qu'une union politique forte puisse être
bâtie sur les faibles loyautés nées des ajustements apportés aux traités. Elle
doit être fondée sur la volonté des peuples.
Compromis centriste
L'instance
adaptée pour un tel débat devrait être une convention européenne à grande
échelle. L'ancien Premier ministre belge Guy Verhofstadt, le politique allemand
Daniel Cohn-Bendit (tous deux députés au Parlement européen) et d'autres ont
proposé de transformer les élections de 2014 au Parlement européen en
l'élection d'une assemblée constituante destinée à rédiger nouvelle
constitution pour l'Europe, qui intégrerait ce type d'idées.
Comment
fonctionnerait une union politique en Europe ? Le Parlement européen élirait le
président de la Commission européenne, qui formerait alors un gouvernement,
issu des principaux partis du parlement — et notamment un ministre des
Finances, ayant le pouvoir de lever des impôts et de préparer un budget à
l'échelle européenne. Le ministre des Finances privilégierait la coordination
macroéconomique, délaissant la gestion microéconomique.
D'autres
portefeuilles ministériels concerneraient les secteurs européens d'intérêt
supranational (défense, politique étrangère, énergie, infrastructures, etc.),
laissant autant que possible de nombreuses décisions aux mains des
gouvernements nationaux au sein de la fédération. La Cour européenne de justice
arbitrerait sur les conflits de souveraineté opposant la Commission et les
Etats membres.
Dans
la mesure où le Parlement disposerait d'un pouvoir accru, notamment celui de
désigner le président de l'union, il serait logique que les élections
parlementaires se fassent sur la base de listes à l'échelle européenne, et non
plus sur celle des listes de partis nationaux. Les enjeux de telles élections
étant plus importants, il y aurait plus de débats et des taux de participation
plus élevés, ce qui donnerait une plus grande légitimité aux résultats, et plus
généralement aux institutions elles-mêmes. Les partis qui obtiendraient moins
de 10 ou 15 % des voix aux élections européennes assisteraient aux débats, mais
ne pourraient pas voter. Une telle règle aurait tendance à ramener la vie
politique vers un compromis centriste et éviterait les blocages pouvant
résulter du droit de veto des petits partis d'une coalition.
La
représentation serait fondée sur un scrutin proportionnel, compte tenu des
populations des Etats membres
Dans
un tel projet, l'actuel Conseil européen deviendrait la chambre haute de
l'Union. Ses membres seraient désignés par les Etats pour des périodes
échelonnées, plus longues que le cycle électoral de la chambre basse, ce qui
encouragerait une vision à long terme sur la gouvernance. Contrairement à la
chambre basse, axée principalement sur les intérêts à court terme de son
électorat national, la chambre haute serait davantage un organe délibératif,
centré sur les questions plus générales, plus à long terme. La représentation
serait fondée sur un scrutin proportionnel, compte tenu des populations des
Etats membres.
Problèmes épineux
Afin
de préserver certaines des qualités non partisanes, méritocratiques, de la
Commission actuelle, chacun des ministres siégeant au cabinet serait assisté
d'un secrétaire permanent de l'administration européenne, dans son domaine de
compétence. Dans le cadre d'un système idéal "à la Westminster", la
décision des budgets serait confiée à la Commission, et non au Parlement. Le
budget de la Commission serait présenté devant le Parlement pour un vote
"ascendant" ou "descendant" ; un vote de "défiance
constructive" par le Parlement pourrait rejeter les orientations politiques
décidées par la Commission, auquel cas un nouveau gouvernement serait formé.
(Un vote de défiance constructive est un mécanisme de recherche de consensus en
vertu duquel un vote de défiance — ou motion de censure — ne peut avoir lieu
que si une nouvelle coalition de gouvernement bénéficie déjà d'un soutien). Les
impôts et la législation devront être approuvés par une majorité des deux
chambres.
Les
nouvelles institutions et leurs règles seraient idéalement créées depuis la
base par une assemblée constituante
Toute
évolution vers une telle union politique poserait évidemment toutes sortes de
problèmes épineux. Les nouvelles institutions et leurs règles seraient
idéalement créées depuis la base par une assemblée constituante, et non via un
changement de traité — mais comment un processus "ascendant"
pourra-t-il s'imposer ? Les grands partis remportant la majorité des sièges au
Parlement auraient besoin de négocier un compromis ou de s'entendre sur un
programme commun suffisamment solide pour permettre de gouverner — mais dans le
cas contraire, que se passera-t-il ? Plus important encore, une union politique
pourra-t-elle vraiment voir le jour si elle n'est pas précédée par un travail
d'édification d'une identité commune à l'échelle du continent ? Toutefois, ce
qui importe avant tout aujourd'hui, c'est de reconnaître que l'actuel système
ne fonctionne pas, et qu'une intégration plus forte, et non plus faible, est la
solution la plus raisonnable et la plus attrayante. […]
La
seule manière de relever le défi actuel de l'Europe, dans un contexte de
nombreuses incertitudes pour les dirigeants européens, et aussi pour leurs
citoyens, est d'engager enfin cette transformation au lieu de rester paralysés
par l'indécision.
Traduction
: Olivier Ragasol
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