Suisse et France décidées à sortir de l’impasse
Le Temps.ch
Lundi 18 novembre 2013
Par Alexis Favre
Les deux pays ont entamé leurs
discussions formelles. Revue des positions respectives et hypothèses de
solutions
Parvenir, enfin, à désamorcer les
conflits ouverts. Annoncé le 11 juillet dernier lors de la signature de la convention franco-suisse
sur les successions, le «dialogue structuré» sur les questions
fiscales bilatérales en suspens a commencé le 5 novembre à Zurich par une
rencontre entre Jacques de Watteville, nouveau patron du Secrétariat d’Etat aux
questions financières internationales (SFI), et Bruno Bézard, directeur général
des Finances publiques françaises.
Seul élément de consensus à ce
stade: rien ne doit filtrer sur ce dialogue. Ni le SFI ni ses interlocuteurs
français ne font le moindre commentaire. Pourtant, selon nos informations, les
discussions ont commencé sous de bons auspices: la rencontre entre les deux
hommes a duré toute la journée du 5 novembre – un signe encourageant,
murmure-t-on dans les coulisses du dossier – et ils auraient convenu de se
revoir dans les semaines à venir. Parallèlement, des contacts réguliers sont
prévus entre experts des deux parties. Et le simple fait que la France et la
Suisse aient accepté de poser toutes les questions sur la table démontrerait
leur volonté mutuelle d’aboutir à des solutions pragmatiques.
Les questions seront-elles abordées
séparément ou les parties peuvent-elles espérer «gagner» sur un dossier en
«lâchant» sur un autre? «Il n’est pas délirant» d’imaginer un scénario de
négociations croisées, sourit une source bien informée. Tour d’horizon des
positions respectives, des attentes et des issues possibles.
■ La convention sur les successions
Renégociée à la demande de la Suisse
alors que la France entendait dénoncer la convention en vigueur, la nouvelle convention est
largement favorable à la France, qui pourra imposer les successions au domicile
de l’héritier, plutôt qu’à celui du défunt, y compris lorsque les biens sont
situés en Suisse. Problème: Berne et Paris ont compris que la ratification du
texte par le parlement suisse est presque condamnée. La Commission de
l’économie et des redevances du National ayant confirmé ce constat le
29 octobre en invitant le plénum à le rejeter.
Or, après deux rounds de
négociations et quelques concessions arrachées à la France, celle-ci
n’acceptera pas de nouveaux aménagements en l’état. En cas de rejet par le
parlement, la France dénoncera la convention actuelle avant le 1er juillet
2014, avec effet au 1er janvier 2015.
Pourquoi, alors, avoir à nouveau
inscrit ce sujet au menu des négociations? D’abord, il s’agit de «se quitter
bons amis», résume un proche du dossier. Soit de s’entendre sur les
conséquences d’un possible vide conventionnel. Ensuite, la convention ne
concerne pas uniquement les successions: elle a des conséquences sur le régime
bilatéral d’entraide administrative fiscale. En effet, la Suisse a modifié en
2012 sa loi sur l’assistance administrative fiscale (LAAF) pour accepter le
principe des demandes d’assistance groupées. Mais la possibilité pour la France
de formuler de telles demandes doit figurer, en plus, dans un accord bilatéral.
Et c’est le protocole additionnel de la
nouvelle convention sur les successions qui institue cette possibilité. Bilan:
si la nouvelle convention est rejetée, la Suisse ne pourra pas accéder aux
demandes groupées françaises. Le cas échéant, il faudra prévoir une
alternative: modifier en ce sens la convention de double imposition sur le
revenu et la fortune ou créer un nouvel accord sur ce point.
■ L’entraide administrative
La France n’est pas satisfaite de la
manière dont la Suisse traite ses demandes d’assistance administrative fiscale.
Il y a un an, alors que la France avait formulé quelque 300 demandes, seules 50 réponses avaient été jugées
satisfaisantes. Motif du blocage: selon la LAAF, le contribuable
visé devait être informé avant que les données ne soient transmises, alors que
pour la France cette procédure devait rester secrète. Pour sortir de l’ornière,
la Suisse a entrepris, cet été, de modifier à nouveau la LAAF. Le 16 octobre, au terme d’une
consultation accélérée, le Conseil fédéral a enjoint au parlement
d’accepter cette modification,
autorisant l’information différée de la personne visée, à titre exceptionnel.
Selon nos informations, le nombre de
demandes françaises n’a pas vraiment augmenté depuis une année, mais la
situation reste tendue. La Suisse devra convaincre la France de patienter avant
l’adoption de cette modification et de s’en contenter.
Restent les demandes groupées.
Lorsque le texte conventionnel les rendant possibles pour la France sera entré
en vigueur, celles-ci seront admissibles pour des états de fait postérieurs au
1er février 2013, date d’entrée en vigueur de la LAAF actuelle. Là encore,
la Suisse devra tenter de calmer les ardeurs françaises.
■ La régularisation des avoirs non
déclarés
C’est le plat de résistance de ce
dialogue fiscal. Qui, ici, a tout du dialogue de sourds. Depuis le rapport Brunetti – remis au
Conseil fédéral en juin – la Suisse a pourtant changé son fusil d’épaule: elle
accepte, pour l’avenir, le principe de l’échange automatique d’informations si
celui-ci devait devenir un standard global, sous réserve d’une solution
acceptable pour le règlement du passé. La Suisse entend s’assurer, d’une part,
que ses banques et leurs employés ne seront pas poursuivis pour avoir aidé des
contribuables à se soustraire au fisc et, d’autre part, trouver une porte de
sortie pour les clients français, sans les trahir.
Pour la France, les détenteurs
d’avoirs non déclarés sont priés de se régulariser, sans autre forme de procès.
Pas question, a priori, de solder le passé par une solution globale. A l’heure
actuelle, les conditions de régularisation – définies par la circulaire Cazeneuve,
du nom du ministre français du Budget – sont connues. Les fiscalistes estiment
qu’il en coûte au client environ 25 à 30% de ses avoirs en moyenne, pour les
cas simples. Nombre de clients ont d’ailleurs déjà choisi cette option: 4000
demandes de régularisation ont été formulées depuis la publication de la
circulaire, le 21 juin.
Mais la «fenêtre» Cazeneuve est en
passe de se refermer. Le 5 novembre, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi «contre la fraude fiscale et la grande
délinquance économique et financière», qui durcira les conditions de
régularisation et les pénalités assorties, tant pour les clients que pour leurs
intermédiaires. La loi pourrait entrer en force dans les mois à venir.
Quelle est la marge de manœuvre de
la Suisse? Selon le rapport Brunetti, la solution dite de l’impôt libératoire
(Rubik) est toujours une option privilégiée, à titre transitoire avant
l’échange automatique. Mais la France l’a dit et répété: elle n’en veut pas.
L’avocat fiscaliste Philippe Kenel
entrevoit une solution: «Une sorte de Rubik, non anonyme». Il s’agirait de
proposer à la France une forme de régularisation forcée des clients, en échange
de garanties qu’elle ne poursuivra pas les banquiers. Les parties s’entendraient
alors sur une date rétroactive – «par exemple le 31 décembre 2013», avance
Philippe Kenel – et conviendraient que tous ceux qui avaient encore un compte
ouvert à cette date seront contraints de se régulariser, sous peine d’être
dénoncés au fisc français.
Secrétaire général de l’Association
des banquiers privés suisses, Michel Dérobert n’écarte pas, a priori, cette
solution, mais souligne que «tout dépendra du taux auquel les clients pourront
se régulariser». Et de souligner que cette question est très floue pour
l’heure, «puisqu’on ne sait pas combien de temps la solution Cazeneuve en
restera une».
Selon nos informations, la France ne
verrait pas d’un mauvais œil une solution sur mesure proposée par la Suisse en sus des efforts des banques,
qui poussent déjà leurs clients à se régulariser. C’est pour cela qu’elle
aurait accepté d’inscrire cette question à l’agenda des négociations.
■ Le sort des forfaitaires
Le 26 décembre 2012, la France
a retiré en catimini une instruction
administrative qui protégeait de son fisc les Français établis en
Suisse au forfait fiscal. En vertu de cette instruction, fruit d’un accord
datant de 1972, les forfaitaires français qui acceptaient de payer un forfait
dit «majoré» – défini comme étant calculé sur une base supérieure à cinq fois
la valeur locative de leur habitation – bénéficiaient de la convention de
double imposition: considérés comme résidents fiscaux suisses, leurs revenus de
source française échappaient au fisc français.
En supprimant cette instruction, la
France entendait en finir avec la protection dont bénéficiaient ses
ressortissants forfaitaires en Suisse. Mais, du point de vue suisse, la
suppression de l’instruction administrative ne change rien: depuis longtemps,
argue-t-on, les forfaits ne sont plus calculés sur la base de la valeur
locative, mais selon la dépense. En clair, pour la Suisse, même sans cette
instruction, tous les forfaitaires français continuent de bénéficier de la
protection de la convention.
Dans ce dossier, les positions
suisse et française paraissent inconciliables. Or, faute de consensus, les
tribunaux trancheront. Les négociateurs parviendront-ils à trouver un terrain
d’entente avant que la justice civile ne le fasse à leur place? La question
reste très ouverte.
■ Le statut de l’aéroport de
Bâle-Mulhouse
Tout a commencé par un arrêt rendu par la Cour de cassation
française en 2010. Saisie dans le cadre d’un conflit du travail dans
une entreprise de la zone suisse de l’aéroport de Bâle-Mulhouse, la Cour a
estimé que le droit du travail français devait s’appliquer – l’aéroport étant
sur sol français – malgré une convention bilatérale de 1949 dotant l’aéroport
d’un statut juridique spécifique.
Forte de cet arrêt, la France a
considéré que la zone suisse devait également être assujettie à son droit
fiscal: en juin 2013, elle a décidé d’imposer la taxe sur l’aviation civile et
la taxe de solidarité au secteur suisse. Devant le tollé suscité par cette
décision et les craintes quant à ses conséquences – l’aéroport génère quelque
6000 emplois directs – la France est aussitôt revenue sur sa décision.
Comprenant que le risque de voir fuir les entreprises établies dans le secteur
suisse était trop important.
Le volet «droit du travail» de ce
dossier a été réglé par un accord de méthode qui maintient un régime spécial.
En revanche, le volet fiscal reste ouvert. Pour la France, la Suisse doit
admettre que l’aéroport est assujetti au fisc français. Pour la Suisse, le
caractère spécifique binational doit prévaloir. Selon nos sources, un compromis
pourrait être trouvé: les grands principes du droit français seraient
respectés, mais des modalités d’application préserveraient les entreprises de
la zone suisse.
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