Suisse Avenir

« The fall of France » : les réactions révèlent l’état d’esprit national

Rue89.com

07/01/2014 à 12h45

 

Pierre Haski

 

Billet d’humeur


Dans un article truffé d’erreurs publié dans Newsweek, la journaliste américaine Janine di Giovanni dépeint le déclin de la France. Et si ce papier avait touché une corde sensible ?

BILLET

Depuis deux jours, les réactions sur les réseaux sociaux en particulier sont disproportionnées par rapport à l’envergure de cet article, intitulé « The fall of France » (la chute de la France), et surtout par rapport à l’importance du magazine, au nom encore prestigieux mais qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il représentait il y a encore dix ans.

 

L’article controversé de Newsweek (Capture)

L’article sur les « clichés » de Newsweek a été le contenu le plus partagé lundi sur le site du Figaro, deux journalistes du Monde ont fait du « fact-checking » (vérification) et débusqué les « Les mille et une erreurs d’un article de “french-bashing” », des internautes sont allés débusquer d’autres « perles » de la journaliste américaine dans les archives...

Et pourtant, dans la réalité, c’est un peu comme si France Soir, qui n’était avant sa disparition l’an dernier que l’ombre de sa gloire passée, s’en prenait aux Etats-Unis. « So what ? » Une piqûre de moustique sur un éléphant.

Fragilité française

Cette hyper-réactivité, sans proportion avec l’importance de l’auteur et surtout du support, me parait être le révélateur de la fragilité française du moment, le symptôme d’un grand moment de doute national.

 

Et l’hystérie (le mot est fort mais sur les réseaux sociaux on en était là, amenant d’ailleurs la journaliste américaine à fermer son compte Twitter...) des réactions a permis à Newsweek de remettre une couche en ironisant sur le coq gaulois devenu une « autruche » avec la tête dans le sable...

Newsweek a en fait tendu un miroir déformant à la France. Et l’orgueil national a préféré pointer du doigt les erreurs factuelles et le ton désagréable de l’article, plutôt que de s’interroger sur ce qui produit du « French bashing ».

Les articles de la presse internationale sont souvent la version déformée d’un air du temps national, passé à la moulinette culturelle du correspondant et de son média.

Que la France ait peur aujourd’hui d’être un pays en « chute », comme le titre Newsweek, n’est pas un scoop : c’est une réalité qui se traduit dans tous les sondages, dans la sinistrose nationale, et qui transparait même dans les vœux volontaristes de François Hollande le 31 décembre dernier, qui encourageait les Français à croire en leur avenir.

Points forts et faiblesses

Cette hyperréactivité est d’autant plus maladive que ce qui est aujourd’hui pointé comme les faiblesses de la France, constituait hier encore ses points forts. Y compris pour le plus connu des magazines anglosaxons, The Economist, bien plus influent que Newsweek.

 

En mai 2009, The Economist avait publié une drôle de couverture avec un grand Nicolas Sarkozy sur un podium, toisant Angela Merkel en contrebas, et un pauvre Gordon Brown, alors premier ministre britannique, en train de disparaître de la page...

L’explication était simple : il ne s’agissait pas d’un article pro-Sarkozy, mais pro-système français, meilleur amortisseur de crise que les autres. Et, quelques mois après le début de la crise des subprimes, la France s’en sortait mieux que les autres.

Mais The Economist prévenait assez justement :

« Les points forts qui donnent plus de résistance à l’Europe continentale en temps de récession, pourraient se transformer en faiblesses dans le rebond. Car il y a un prix à payer pour plus de sécurité et plus de protection de l’emploi : moins de souplesse et d’innovation qui signifient, à plus long terme, moins de croissance. [...]

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pourraient sortir de la récession plus vite que la majeure partie de l’Europe continentale. »

C’était bien vu, et nous sommes à ce moment précis où les Etats-Unis, et dans une moindre mesure la Grande Bretagne, rebondissent avec l’Europe continentale, et en particulier la France, qui trainent derrière avec une croissance molle.

Comprendre la crise au lieu de tirer sur le messager

Avec cette peur française, bien spécifique : et si nous ne rebondissions pas cette fois-ci ?

Alors au lieu de réagir comme un pays du tiers monde d’antan, c’est-à-dire avec un complexe d’infériorité par rapport à ces « anglo-saxons-donneurs-de-leçons », nous cherchions à mieux comprendre les enjeux de la crise actuelle et aux moyens de la surmonter ?

A comprendre, aussi, pourquoi, dès qu’on s’éloigne de l’hexagone, la France donne aux observateurs les plus bienveillants le sentiment d’être introvertie, en pleine dépression nerveuse, avec ses querelles communautaires, ses sautes d’humeur nationale, son regard sur le rétroviseur d’un passé glorieux, sa classe politique et ses médias en perdition, et cette idée qui, pour une fois fait consensus, que l’avenir ne sera pas meilleur que le passé.

Au lieu d’accabler le piètre messager de mauvaises nouvelles, intéressons nous un peu aux raisons de notre mal-être.

 



07/01/2014
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